Une nuit avec une escorte se prête mal aux conseils pratiques, alors nous avons confié la plume à un homme imaginaire, de passage à Vienne pour une nuit longue en compagnie d'une escorte de luxe. Son récit va du premier verre au dernier bouton, bien après midi.
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeureGuillaume Apollinaire, « Le Pont Mirabeau »
Une main tiède remontait le long de mon dos, du creux des reins vers la nuque. Je ne savais pas encore si elle appartenait au rêve ou au jour. La veille, à huit heures, j'attendais au bar de l'hôtel.
« À la viennoise »
Il pleuvait sur le Ring depuis le déjeuner, une pluie fine qui n'en finissait pas. Le pianiste jouait des valses que personne n'écoutait. J'étais en avance, pour une fois. Je l'ai vue avant qu'elle ne me voie. Elle traversait le bar sans se presser, un manteau clair sur le bras, les cheveux libres, piqués de quelques gouttes. Au comptoir, quelqu'un a oublié de finir sa phrase. Une odeur de pluie s'est assise en face de moi. Cette odeur en cachait une autre, plus douce, un parfum de figue qui ne venait pas du dehors.
En guise de salut, j'ai eu droit à une joue, puis à l'autre, puis à la première de nouveau. « À la viennoise », a-t-elle dit. J'ai appris plus tard qu'à Vienne on s'embrasse deux fois. Le troisième baiser était de son invention. Mon invitée a goûté dans mon verre, a fait oui de la tête, en a commandé un pour elle, dans un allemand dont je n'ai pas su situer l'accent. Le verre suivant n'a servi qu'à la regarder boire. Les phrases préparées dans l'ascenseur sont restées dans ma poche.
Trois jours plus tôt, depuis un aéroport, j'avais écrit à l'agence un message maladroit sur la soirée que j'espérais. On m'avait répondu par deux prénoms. J'avais choisi le sien pour une photo qui ne montrait qu'une épaule nue et une nuque sous des cheveux défaits. Je retrouvais l'épaule, la nuque. Aucune photo ne m'avait promis la voix, légèrement voilée, qui retenait un rire.
Son prénom était Livia, du moins pour moi. Je n'en ai jamais souhaité d'autre.
« Qui vous a donné le goût de la musique ? »
Le restaurant se trouvait à quelques rues de là. C'est elle qui a voulu marcher, sous un parapluie qui ne nous abritait qu'à moitié. Ses doigts froids ont trouvé la poche de mon manteau, où les attendaient les miens. Un fiacre nous a doublés au trot sur les pavés. Nous avons sursauté ensemble. Son rire m'a tenu chaud jusqu'à notre table.
Le vin était de la Wachau, un grüner veltliner d'un village dont elle connaissait les coteaux. J'ai approuvé son choix, moi qui n'y entends guère. Son appétit m'a plu. Sa façon de me regarder manger m'a plu davantage. Nous en étions à Mahler, avec une gravité parfaite, quand elle a posé sa fourchette. « Qui vous a donné le goût de la musique ? » Je lui ai parlé de mon père, qui jouait du piano le dimanche, porte close, interdite même à ses enfants. Elle m'a écouté jusqu'au bout, puis a piqué une bouchée dans mon assiette, pendant que son genou trouvait le mien sous la nappe.
Au dessert, elle s'est penchée vers moi pour me demander si ma chambre avait une baignoire. Nous sommes sortis dans un air lavé, sur des pavés qui brillaient. Les cloches de la cathédrale ont sonné. Elle a serré mon bras à chaque coup, onze fois.

« Les boutons sont dans le dos »
L'ascenseur avait un miroir. Pendant quatre étages, j'y ai observé un couple d'inconnus, un homme trop immobile dans son manteau, une femme qui souriait au miroir plutôt qu'à lui. Là-haut, j'ai posé l'enveloppe près de la lampe, comme l'agence me l'avait conseillé. Personne n'en a parlé. Elle a fait couler le bain en passant, puis s'est approchée de la fenêtre, a écarté un pan du rideau devant les toits mouillés et a attendu sans se retourner. « Les boutons sont dans le dos. » Il y en avait beaucoup. Je n'aurais pas voulu qu'il y en ait moins. Sous chacun, sa peau était plus chaude que sous le précédent. À mi-chemin, j'ai entendu sa respiration changer.
« L'eau est bien chaude, viens »
La baignoire était assez vaste pour qu'on s'y perde. Livia y est entrée la première, des épingles entre les dents, le temps de relever ses cheveux. La buée a effacé le miroir avant que j'aie pu nous y voir. « L'eau est bien chaude, viens. » Je l'ai rejointe. Elle s'est appuyée contre moi, l'eau aux épaules, une boucle échappée sur ma joue. Elle a trouvé mon poignet, l'a guidé sous la surface, l'y a laissé. Je me souviens que l'eau a débordé, qu'il a fallu nous faire taire l'un l'autre, une paume sur la bouche, pour que l'étage ne nous entende pas.
De la suite, je ne livrerai que ce qu'un homme peut avouer sans trahir Livia. Le drap tiré jusqu'à terre, la lumière que nous n'avons pas éteinte, le goût de sel à la naissance de son cou, et mon prénom, prononcé deux fois tout bas, pour l'apprendre, je crois.
« Ne dis rien »
J'avais fait monter du champagne. Le garçon d'étage a frappé si doucement que j'ai cru rêver. Quand j'ai ouvert, le couloir était vide, le seau m'attendait sur un guéridon. Nous avons bu assis sur la moquette, adossés au lit, dans les peignoirs de l'hôtel, ses jambes en travers des miennes.
Livia m'a raconté une ville au bord de la mer, un chien qui mangeait les figues tombées de l'arbre avant de tituber au soleil, un livre relu tous les hivers. Aucun de ces détails ne m'aurait permis de la retrouver. Tous m'en donnaient envie. J'ai voulu demander le nom de la ville. Un doigt s'est posé sur mes lèvres avant la question, encore froid de la coupe. « Ne dis rien. » Je me suis tu.

Elle s'est levée pour ouvrir les rideaux en grand. Il pleuvait de nouveau. Vienne luisait jusqu'où portait la vue. Dans la vitre noire, au-dessus des toits, je voyais la chambre entière, la lampe, le lit défait, le peignoir qui glissait de ses épaules. Puis la lampe s'est éteinte. Dans la vitre, il n'est resté que la ville.
Ce qui a suivi a été plus lent, plus tendre aussi, dans la seule clarté des reflets de la rue. La pluie s'est arrêtée à un moment. Je ne l'ai pas entendue finir.
« Un, deux, trois »
D'ordinaire, je dors mal auprès de quelqu'un que je connais depuis l'apéritif. Cette nuit-là, j'ai sombré d'un coup, le nez dans ses cheveux, où la figue avait survécu au bain.
J'ai rêvé d'un bal dans un palais du Ring. Tout le monde portait un masque, elle aussi. Je la reconnaissais à son parfum. Nous valsions. À chaque tour, la salle se faisait plus petite, plus sombre, et sa robe pesait moins sous ma main. Son visage pouvait attendre le jour. Au dernier tour, la musique a cessé. Sa main entre mes épaules a continué seule de battre la mesure, un, deux, trois.
« Bonjour »
C'est cette main que j'ai sentie remonter le long de mon dos, du creux des reins vers la nuque. La valse s'est tue. La main est restée. Le jour entrait à flots par les rideaux ouverts, un drap avait glissé au sol, une bouche s'attardait derrière mon oreille.
Je me suis retourné. Elle souriait. « Bonjour », a-t-elle murmuré sans ouvrir les yeux. J'ai rendu au rêve le palais, les masques, la valse. J'ai gardé le bar, la pluie, les boutons, la vitre noire. La matinée a repris la nuit à l'endroit où nous l'avions laissée.
« C'est ici qu'on a inventé le croissant »
Le petit-déjeuner est arrivé à dix heures, sur un plateau que Livia a tenu à poser entre nous, sur le lit. Il y avait un café sous sa mousse, du beurre très froid, de la confiture d'abricot et des kipferl sortis du four. Le croissant, à l'en croire, était né ici, dans le fournil d'un boulanger qui avait fêté la fin d'un siège en donnant à sa pâte la forme du croissant ottoman. Elle n'en pensait pas un mot, mais le racontait à merveille, assise en tailleur, une miette au coin des lèvres, que je suis allé chercher avec les miennes.

Elle a volé la confiture sur mon kipferl, sans me quitter des yeux. Des miettes se sont perdues dans les draps. Nous les y avons laissées. Le soleil était revenu sur les toits voisins. Aucun de nous n'a parlé de partir.
« Je peux rester encore un peu »
Vers onze heures, j'ai appelé la réception pour garder la chambre jusqu'au soir. Livia a écouté, la joue sur mon épaule. À midi, son téléphone a vibré sur la table de nuit. Elle a lu, a écrit trois mots, l'a retourné face contre le bois, puis m'a regardé. « Je peux rester encore un peu. Tu veux ? » Je voulais.
Il y a eu un second bain, plus court, où elle n'a pas pris la peine de relever ses cheveux. Il y a eu une vraie valse, pieds nus sur la moquette, en peignoir, sa joue contre la mienne. Elle n'a pas eu à me demander si je savais danser. Le piano du dimanche, la porte close, rien ne lui avait échappé. Sa voix a compté pour moi, un, deux, trois. Les tours ont ralenti jusqu'à n'être plus des tours, et je ne sais plus à quel moment nous avons retrouvé le lit. Ensuite, je l'ai rendue à sa robe. J'ai refermé les boutons un à un, en goûtant la peau que j'allais couvrir. Il m'a fallu bien plus longtemps qu'à l'aller.
À la porte, elle m'a embrassé comme on embrasse quelqu'un qu'on reverra. L'ascenseur a sonné. Sans elle, le couloir est redevenu un couloir. Le reste de la journée, j'ai laissé l'écriteau « Ne pas déranger » sur la porte et le lit tel qu'il était. Il y flottait une odeur de pluie et de figue.
Livia est imaginaire. Les nuits de ce genre ne le sont pas.
Il suffit de nous écrire pour qu'un soir prochain, une femme traverse le bar de votre hôtel sans se presser et vienne s'asseoir en face de vous. Dites-nous quelle Feline vous attire, ou simplement la soirée que vous espérez, où vous dormirez, et gardez votre matinée libre.




